← Retour aux textes
Flash-fiction • Horreur fantastique

Le Refuge trompeur des souvenirs

Au centre de la volière délabrée, des gouttes d'eau venaient perturber la surface d’une flaque dans un clapotis métronome. Mon attention — prise dans la même obsession — ne pouvait, malgré la raison, s'en décrocher.
Elle me provoquait. Et je ne pouvais lui échapper…

Partout où mon regard se posait, la végétation rampante éventrait les nombreuses vitres du dôme — laissant à peine passer les rayons nocturnes, tandis que mon cœur suffoquait, se déchirait sous mon poing.

En ce jour pluvieux, je le savais… ce jardin d’hiver serait le dernier prisme à travers lequel je contemplerais ce monde.

L’air caressait encore mes lèvres quand les griffes de cette chose raclèrent le grès. L’écho de ses lents… — très lents efforts — pour me retrouver parmi les fourrages se perdait dans la vaste salle. Impossible à fixer.

Cela faisait bien trop longtemps que je retenais l’oxygène que mon corps me martelait d’avaler. Mais je vacillais — je ne voulais céder. Ma vue, à présent trouble.
Était-ce mon organisme poussé à l’extrême ? Ou bien mon esprit qui m’imposait, dans ce trou à rat que j’avais moi-même choisi, une échappatoire radicale : perdre connaissance plutôt qu’un sprint vers une issue hors de ma portée ?

Une ombre sur ma droite. Rapide. Fugace. Sur ma gauche, dans les lointains abîmes de la salle, un pot se cassa. Une douleur violente saisit ma poitrine. Je reculai de deux pas instables — ma volonté, si tant est qu’elle existe encore, n’y changea rien : une liane épaisse saisit mon talon, puis me fit chuter. L’eau sous mes mains. Chaude… Visqueuse ? Mon regard trembla. Puis glissa par saccades vers les contours sombres. Rouge. Écarlate.

Le sang sous la pulpe de mes doigts fit soudain pulser plus intensément le mien. Un grognement releva mes pupilles. Était-ce elle ? Mon esprit refusait d’y croire. Ma femme… Ma bien-aimée… changée en—
Au-delà du puits de lumière argenté, ses iris jaunes apparurent derrière la vigne. L'écho d’un souffle. L’éclat de Lune miroitait dans l’eau pluviale accumulée au sol. Son niveau, comme les larmes dans mes yeux, n’avait cessé de monter — au rythme des éclairs qui épaississaient, à chaque grondement, les contours de sa peau noircie.

Sa patte… ou sa main — dont quelques poils s’hérissaient sur le revers — caressa le feuillage tropical, avant de cliqueter sur la pierre poreuse.
Elle s’approchait… Inexorablement.

Demain matin. Quand elle reprendra connaissance. Je ne serai plus qu’une mare de chair dans la volière, dont l’arche du rosier nous avait vus, quelques années auparavant, si libres, si comblés. Ces souvenirs que j’avais crus encore capables de t’atteindre n’avaient finalement fait que me blesser davantage. Me rappelant celle que tu n’étais plus.

Ses ongles acérés se plantèrent dans le sol, qui se brisa en éclats. Elle se propulsa vers l’avant — l’ambre de ses iris autrefois émeraude m’avait retiré tout espoir de te dire adieu. Je fermai les yeux… comme pour une ultime étreinte, tandis que ses foulées se rapprochaient, à l’image du temps qui semblait s’étirer entre nous. Mon visage, noué par des sentiments contradictoires.
Puis mes entrailles se déchirèrent. Mes paupières — ouvertes de force par les convulsions — ne me laissaient voir que du bordeaux sur une tête mi-humaine mi-loup. Des boyaux entre ses crocs. Frénétique. Dépourvue de toute conscience.
Un souffle tenta de s’arracher à moi, puis plus un son. Plus un bruit.
Plus de douleur ni de vie.

Le privilège de ces doux moments — lorsque les battements de ton cœur réconfortaient mon âme — me fut, à partir de cet instant, à jamais dérobé par mon corps qui n’avait su tenir plus d’une nuit. Tout comme notre union — née une décennie plus tôt au milieu de ce palais de verre aux nuances ternies par l’oubli — que la mort arracha à l’être éphémère que je fus en ta tendre compagnie.